Le 17 octobre 1961


Auteur: Benjamin Stora (professeur des Universités)

    Le 17 octobre 1961 à Paris, sous les ordres du préfet de police Maurice Papon, les forces de l'ordre se livrent à une véritable "ratonnade" contre des manifestants algériens : 11 500 personnes sont arrêtées, 48 tuées (selon une enquête officielle récente). Il faudra attendre plusieurs décennies pour que cet épisode douloureux refasse son apparition dans les débats français. Benjamin Stora revient sur ce long oubli.
    A la suite de son article, nous vous proposons une biographie du photographe Elie Kagan, seul journaliste présent sur les lieux, dont les clichés permirent de faire connaître une vérité que les autorités pensaient étouffer.

- 17 octobre 1961, les retours de mémoires -

    À l'occasion du procès de Maurice Papon qui s'est tenu d'octobre 1997 à avril 1998, de nombreux Français découvraient une autre page honteuse de leur histoire récente: un massacre commis pendant la guerre d'Algérie, en plein Paris, alors que Maurice Papon était préfet de police de la capitale.


“Ratonnades” sur la Seine
    Le soir du 17 octobre 1961, à l'appel du F.L.N., des manifestants algériens, 20 000, 30 000 peut-être, se rassemblent à Paris pour protester contre le couvre-feu “conseillé” aux Nord-Africains. Quelques jours plus tôt, le 5_octobre, le préfet de police, Maurice Papon, a en effet publié un communiqué dans lequel “il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s'abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne de 20 h 30 à 5 h 30 du matin”. À cette date, les immigrés algériens disposent d'un statut ambigu. Ils ne sont considérés ni comme des Français à part entière, bien qu'ils en partagent la nationalité, ni comme des Algériens puisque leur pays n'est pas reconnu. On les appelle “Français musulmans d'Algérie”, “Nord-Africains”, et cette étrangeté juridique exacerbe la logique du soupçon policier à leur égard. Les policiers se sentent investis d'une mission particulière: la guerre d'Algérie a toujours été considérée comme une opération policière de maintien de l'ordre interne.

    Ce 17 octobre au soir, dans la capitale, les assauts violents et meurtriers des forces de police massées en grand nombre et des “harkis métropolitains” (forces supplétives musulmanes de la police parisienne) vont faire de nombreuses victimes. Dans la rue, dans les gares, dans le métro, les rafles s'organisent. Au pont de Neuilly, la police interpelle les Algériens voulant rentrer chez eux. Des manifestants sont jetés dans la Seine, d'autres sont retrouvés pendus près du centre d'identification et de vérification de Vincennes.

    Officiellement, le nombre des arrestations s'élève à 11 538. Le Palais des Sports est réquisitionné pour parquer les détenus. Des milliers d'Algériens seront placés en détention ou expulsés. Les autorités françaises de l'époque ne reconnaissent que 3 morts et 64 blessés. L'inspection générale de la police estime officieusement à 140 le nombre de tués, selon la revue Les Temps modernes. La Fédération de France du F.L.N. parle pour sa part de 200_morts et de 400 disparus, chiffres que reprendra Jean-Luc Einaudi dans La Bataille de Paris en 1991 et qui seront ensuite contestés.

Le contexte de la manifestation
    Lorsque les Algériens de France décident de manifester à Paris, le 17 octobre 1961, la fin de la guerre d'Algérie est proche. Les négociations entre le général de Gaulle et le F.L.N. sont entamées. Elles aboutiront cinq mois plus tard, le 18 mars 1962, aux accords d'Evian. De Gaulle a fait le choix de l'autodétermination de l'Algérie depuis deux ans, mais il souhaite se présenter en position de force dans les négociations, où des questions fondamentales comme le sort du Sahara et le statut des pieds-noirs restent en suspens. Le F.L.N. a exactement le même souci de rapport de forces. Paris est une formidable caisse de résonance sur le plan international. La Fédération de France du F.L.N., qui appelle à manifester, craint d'être oubliée et veut elle-même peser dans les discussions. C'est aussi le moment où se développe une guerre franco-française. De Gaulle vient d'échapper à un attentat de l'O.A.S. (l'Organisation armée secrète, qui regroupe des partisans de l'Algérie française) et doit faire face à la nervosité de l'armée et de la police. Quatre mois plus tard, le 8 février 1962, la répression d'une manifestation, également interdite, contre l'O.A.S. fera 8 morts, tous militants communistes, à la station de métro Charonne. Les deux événements parisiens sont liés, mais ils n'occupent pas la même place dans la conscience collective française.

Un passé disparaît
    Des policiers parisiens ont jeté dans la Seine des manifestants algériens. Ce fait tragique a sombré dans les eaux troubles de la mémoire française, comme aspiré dans les tourbillons de l'après-guerre d'Algérie. Pourquoi l'engloutissement de ce souvenir cruel a-t-il été si rapide? Le 17 octobre 1961 a été recouvert par l'autre nuit de Maurice Papon, celle du métro Charonne de février 1962. Les morts de Charonne entrent dans le Panthéon de la gauche, éclipsant de fait les victimes algériennes. Ce premier recouvrement sera consolidé par les amnisties (quatre après 1962) des crimes liés à la guerre d'Algérie. Il y a, enfin, la volonté d'oubli, légitime, des acteurs de cette nuit d'effroi.

    En Algérie, la tragédie du 17 octobre 1961 sera commémorée comme la “journée de l'immigration”. Longtemps, le régime algérien se légitimera par des chiffres de “martyrs” innombrables. Les récits officiels présentent le peuple comme un “héros unique”. Du côté français, la date sera soigneusement dissimulée. Bien des tentatives d'établissement de la vérité, bloquées dans la vase de l'histoire, ont pourtant été faites: un grand dossier dans le journal Libération en 1981, un ouvrage très complet de Michel Lévine en 1985 (Les Ratonnades d'octobre), une large séquence dans le documentaire télévisé Les Années algériennes diffusé en octobre 1991. Ces divulgations arrivaient peut-être trop tôt. En fait, l'installation des douleurs privées dans la mémoire collective est un processus difficile, semé d'embûches. Comment reconnaître le fait “17 octobre 1961”, alors que la guerre d'Algérie n'existe pas officiellement en France? Comment évoquer des crimes dans une “guerre sans nom”? Le combat livré par les enfants de l'immigration algérienne (les “beurs”) fera craquer le “silence du fleuve”.

La fin d'un silence
    Ce passé algérien a commencé à émerger en 1989 lorsque des enfants d'immigrés créent l'association Au nom de la mémoire, qui organise une manifestation anniversaire en octobre 1991. Ils demandent réparation des torts subis par leurs pères. Mais, près de quarante ans après, c'est aussi par Vichy que le souvenir d'octobre 1961 revient à la surface, à l'occasion du procès fait à Maurice Papon, accusé d'avoir contribué à la déportation de plus de 1 500 juifs. Son rôle dans la guerre d'Algérie est mis en relief par le chercheur Jean-Luc Einaudi auquel Maurice Papon intente un procès en diffamation. Aux audiences de ce dernier procès, en février 1999, l'ancien préfet de police livre sa version de l'octobre sanglant de Paris. Il plonge dans l'ambiance de la guerre d'Algérie, vue du côté des forces de l'ordre, le temps de dire que “ses effectifs étaient insuffisants”. De dire aussi que les 11 500 individus interpellés furent “grâce à leur bonne volonté, bien contents de se voir mis à l'abri et débarrassés de la corvée de manifester”. Maurice Papon perd son procès contre Jean-Luc Einaudi. Et, pour la première fois, l'Etat, le 12 février 1999, par le substitut Vincent Lesclous, reconnaît solennellement la réalité du “massacre” commis ce jour-là par des membres des forces de l'ordre, “reniant les valeurs, se refusant à la discipline, jouets de la haine qui les a aveuglés”. Jusque-là, seul le rapport commandé en 1997 par Jean-Pierre Chevènement, ministre de l'Intérieur, au conseiller d'Etat Dieudonné Mandelkern, évoquant la “répression très dure”, avait officiellement admis que le nombre de morts parmi les manifestants algériens pouvait se monter à trente-deux. Ce travail avait permis de constater que des fonds entiers, nécessaires à la connaissance des faits, avaient disparu des archives de la préfecture de police et du ministère de l'Intérieur.

    Le 10 août 1999, le journal Libération évoque le rapport rédigé par Jean Geronimi, avocat général à la Cour de cassation et remis le 5 mai 1999 au Premier ministre. Ce rapport, commandé en octobre 1998 par le garde des Sceaux, Élisabeth Guigou, brise les mensonges de la vérité officielle établie depuis octobre 1961. Jean Geronimi estime que “l'on peut évaluer à quarante-huit” le nombre de personnes tuées dans la nuit du 17 au 18 octobre 1961. Pour la première fois, une enquête officielle aboutit à un chiffre précis, loin du bilan de l'époque. Les recherches de Jean Geronimi établissent que les responsables gouvernementaux de l'époque étaient informés de ces faits. La vérité a réussi à se frayer un chemin. Les batailles autour du 17 octobre 1961, en révélant cet épisode tragique, contribuent à construire, dans la mémoire collective, une imageidée de la République française qui se débarrasse des scories de l'histoire coloniale.


Elie KAGAN, 1929-1999
Auteur : Christian Caujolle
Journaliste, directeur de l'agence Vu

    Le photographe Elie Kagan est né à Paris en 1929; ses parents, tous les deux juifs (son père d’origine russe, sa mère polonaise), étaient installés dans le Xe arrondissement. Le jeune adolescent est confronté à l’antisémitisme, à l’Occupation, à la déportation des siens. Il porte l’étoile jaune avant d’être caché durant de longs mois dans la capitale occupée. Il dira lui-même qu’il éprouva, le jour où il put enfin sortir de sa cachette, le sentiment d’être un «survivant». Cette blessure, le souvenir des lâchetés dont il fut le témoin et qu’il n’évoquait qu’avec une extrême pudeur, son obsession d’empêcher à jamais le retour de ce type d’ignominie lui font rejoindre, dès la Libération, le Parti communiste qu’il identifiait alors à la résistance au nazisme. Il n’y restera que fort peu de temps, le parti de Maurice Thorez appréciant peu l’attitude d’un militant qui préférait, aux réunions de cellule, lâcher en plein meeting des préservatifs gonflés à l’hélium. Il conserva ce goût de la provocation toute sa vie et il devint un personnage du pavé parisien, dialoguant avec un autre provocateur qui vient de mourir, Mouna Aguigui, dont il n’épousait pas toujours les points de vue écologiques mais dont il aimait le non-conformisme. Un jour il arrosa d’eau de Seltz les clients du Café de Flore ou, plus récemment, intervenant sur la scène du Théâtre de l’Odéon où étaient réunis intellectuels ou nostalgiques à l’occasion du lancement d’un ouvrage consacré aux acteurs de Mai-68, il invectiva les participants, «anciens combattants» ayant tout simplement oublié le second terme de cette expression.

    Photographe, Elie Kagan couvrait l’actualité et, en indépendant irréductible, il courait les rédactions pour commercialiser lui-même les clichés qu’il venait de prendre et de développer. Des manifestations politiques, essentiellement, mais aussi des portraits, des instantanés de rue qui paraissaient dans Les Lettres françaises, dans Témoignage chrétien, dans France Observateur puis dans Le Nouvel Observateur et, à partir de 1973, dans Libération. La recherche du document était, pour lui, plus importante que l’affirmation stylistique et il laisse des archives imposantes sur près d’un demi-siècle d’actualité politique. On retiendra surtout de lui qu’il suivit, pratiquement seul, la manifestation organisée à Paris le 17 octobre 1961 par le F.L.N. et que la police, dirigée par le préfet Maurice Papon, réprima avec une violence inouïe avant de tout faire pour dissimuler les atrocités qui eurent lieu pendant la nuit (selon les sources, on estime entre 32 et plus de 200 le nombre de morts). Elie Kagan rapporta des documents impressionnants, un témoignage implacable et réclama inlassablement que la lumière soit faite sur cet épisode honteux de la guerre d’Algérie qui rencontrait d’évidents échos avec sa propre expérience d’adolescent. Toujours indigné, toujours à l’affût d’une injustice à dénoncer, il réalisa les premières images sur les S.D.F. et accompagna aussi bien les revendications du mouvement Droit au logement que celles des sans-papiers. Sa hargne, son refus d’accepter l’indifférence des médias pour ceux qu’il voulait aider l’avaient, à la fin d’une vie difficile, rendu aigri, agressif, mais il n’a jamais baissé les bras. Elie Kagan est mort solitaire mais légitimement fier de «n’avoir jamais accepté l’inacceptable».

Bibliographie :
Maurice Papon J.P BRUNET, Police contre F.L.N. Le drame d'octobre 1961, Flammarion, Paris, 1999
D. DAENINCKX, Meurtres pour mémoire, Gallimard, Paris, 1984, rééd. 1998

J.L EINAUDI, La Bataille de Paris, 17 octobre 1961, Seuil, Paris, 1991
A. HAROUN, La 7e_wilaya: la guerre du F.L.N. en France, ibid., 1986
M. LEVINE, Les Ratonnades d'octobre, Ramsay, Paris, 1985
R. MUELLE, La Guerre d'Algérie en France, Presses de la Cité, Paris, 1994
P. PEJU, Ratonnades à Paris, Maspéro, Paris, 1962, rééd. La Découverte, Paris, 2000
B. STORA, Le Transfert d'une mémoire, de l'Algérie française au racisme anti-arabe, La Découverte, 1999
A.TRISTAN, Le Silence du fleuve, Syros, Paris, 1991.